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Interviews

“Il n’y a pas d’art dans la compétition” – Interview de Iouri Podladtchikov

Tout le monde savait bien que seul un gars, dans le monde entier, allait sortir de Sotchi avec la médaille d’or de halfpipe, et son nom est bel et bien Shaun White. Mais ceux qui étaient dans la confidence savaient très bien que la situation n’était pas aussi tranchée qu’on voulait bien le laisser paraître. Le cocktail d’une technicité de folie et de l’attaque puissante d’amplitude libérée et pure de Shaun est très difficile à suivre, mais depuis Vancouver, les divers Danny Davis, Ayumu Hirano et compagnie ont véritablement resserré l’étau. Puis, il y a eu Iouri Podladtchikov.

Alors que Sotchi démarrait, Hirano démontrait qu’il pouvait rivaliser avec White dans le département de la hauteur, mais pas dans celui des tricks. Davis avait le style mais n’était pas aussi régulier sur l’amplitude. Mais cet homme connu de tous sous le nom de IPod était non seulement réputé pour rentrer des tricks énormes avec une technique folle, mais il était aussi capable de taper d’énormes air-to-fakie pour le plus grand plaisir des puristes. Il était aussi dans une position que peu de riders de pipe n’avaient jamais atteinte : il avait dans son répertoire des tricks que Shaun n’avait tout simplement pas. Vous vous souvenez de cette vidéo un peu difficile « Shaun, triple, triple, Sotchi » ? Bien qu’à l’époque on n’aurait pas été jusqu’à tout miser sur Iouri, on se rendait bien compte qu’il allait devenir la plus pertinente des menaces pour Shaun.

Puis vint la nuit du contest, Iouri saisit sa chance, prenant l’avantage sur l’apparence nerveuse d’un White habituellement glacial pour plier le pipe défoncé de Sotchi à sa volonté et pour envoyer le score le plus élevé des phases finales. Par ce geste, il donnait suite à sa victoire au Burton European Open, où il nous avait fait le plaisir d’un run victorieux composé de certains des sauts droits les plus énormes et les plus stylés que nous n’avions jamais vus, conduisant au titre non sans valeur de Champion Olympic de Halfpipe Homme.
Avant de l’envoyer au Lugano Club que Vans avait spécialement préparé pour fêter sa victoire, nous nous sommes posés avec Iouri pour comprendre à quel point sa vie avait changé depuis cette envolée, pour savoir s’il était toujours aussi motivé en ce moment et quels étaient ses arguments quant à un format plus mixte pour le snowboard en halfpipe…

Le run de la victoire pour Iouri Podladtchikov au BEO cette année était complètement dingue. C’est de loin le plus gros air-to-fakie de cette année et peut-être de la plupart des années précédentes. Photo: Thomas Copsey

Tu as évidemment travaillé dur pendant plusieurs années dans le but de gagner les jeux olympiques, et maintenant, c’est chose faite. Est-ce que le fait d’atteindre ton but s’est déroulé comme tu l’imaginais ?

C’est une bonne question. Je m’attendais bien à ce que quelqu’un me la pause, mais personne ne l’a jamais fait. Je pense que c’est encore plus grand que ce à quoi je m’attendais, et c’est une belle surprise, parce que tu t’attends à quelque chose de tellement gigantesque avec tout ce qu’il y a autour, que quand ça m’est effectivement arrivé, beaucoup de choses inattendues se sont passées. Donc c’est assez dingue.

Y a-t-il eu un sentiment d’euphorie ou de fatigue immense quand tu as touché du doigt ce pour quoi tu as travaillé pendant plus de quatre ans ?

Ce qui s’est passé de plus fou départ, c’est que j’ai eu un sentiment d’anxiété à l’idée de devoir repartir et de continuer ce que je faisais. Je suis rentré à la maison, je me suis remis tout de suite à l’entraînement, à faire des projets sur certaines choses qui sont en opposition totale avec le fait de me poser et de me détendre un peu… Ce que j’aurais dû faire bien sûr. Le moment où cette victoire m’a pénétré en profondeur a réellement été quand j’ai commencé à ressentir un besoin désespéré de faire un vrai break. Et ce pourquoi je le formule de cette manière, c’est que la partie la plus horrible, dans ce sentiment d’avoir le besoin de faire un break parce que « c’en était trop », était que j’avais deux semaines devant moi, déjà planifiées très sérieusement et que je ne pouvais pas annuler…

Est-ce qu’il s’agissait d’engagements médiatiques ou … ?

Des engagements médiatiques qui me faisaient vraiment plaisir, ainsi que d’autres choses qui ne pouvaient être annulées, c’était trop important. Il y avait aussi le manque d’énergie pour me détendre. Je pense que pour être en mesure de vraiment mettre ton corps et ton esprit en vacances, tu dois encore avoir un peu d’énergie pour le planifier, pour apprécier complètement les choses que tu fais, il faut un peu de jus, et je n’en avais plus. J’étais vraiment à zéro. Mais c’est aussi un sentiment magnifique, parce qu’on ne se sent pas comme ça tous les jours, aussi loin, tu vois ?

 

Est-ce que tu as eu l’opportunité de laisser un peu de côté ce manège et de passer un peu du temps à te consacrer à toi-même, plutôt qu’à ce que l’on attend de toi ?

D’un côté, je pense que je n’ai fait que ce que je souhaitais faire. Même après avoir gagné. J’ai fait exactement ce que je voulais et pas ce qu’aurait fait une personne normale qui a gagné et qui veut faire la promotion de sa victoire de la manière la plus efficace. J’ai eu une approche différente. Mais c’est aussi parce que j’ai une approche différente que ça me prend beaucoup d’énergie et de temps, parce que je travaille dur à prendre une direction différente dans laquelle je serai à l’aise sur les quelques prochaines années à venir et que je ne passerai pas à courir mon temps dans tous les sens. Donc j’essaie d’aller un peu plus vite maintenant. Toutes ces opportunités viennent à moi parce que j’ai gagné, et bien sûr je pourrais me poser et me relâcher, mais je pense que c’est bien plus important de saisir l’opportunité de tout ce qui se passe et d’essayer de la vivre pleinement. Le moment où tout se calme viendra naturellement.

Vas-tu rester aussi motivé pour essayer de reproduire cela dans quatre ans, repousser les limites de ton halpipe riding et orienter ton snowboard dans une autre direction ?

Oui complètement. La plupart des gens, et même les gens que je connais, disaient « s’il gagne, il est probable qu’il ne refasse jamais de snowboard. » Ce sentiment était effectivement dans l’esprit des gens, mais c’est exactement l’inverse que je ressens. Je n’ai jamais été aussi motivé que depuis que j’ai gagné. C’est toujours comme ça avec certaines choses, c’est comme si on voulait toujours ce qu’on peut pas avoir. Quand j’ai gagné, je savais parfaitement que je ne serai pas en mesure de rider sur les quelques semaines ou quelques mois à venir. Cela allait prendre un peu de temps pour vraiment revenir au snowboard et continuer de faire ce que j’avais fait jusqu’à présent, à cause de tout ça… Et ça me fait encore tout drôle de m’entendre dire ça sur ce ton mais je savais très bien qu’il y allait avoir toutes ces fêtes, tous ces rendez-vous, tous ces médias, tous ces rendez-vous d’affaires, ces projets, toutes ces choses qui n’ont rien à voir avec moi ni avec le snowboard. Tout ça se produit parce que tu as gagné, parce que tu dois répondre aux questions des gens. Parce que tu es impliqué. Et pour moi, à ce moment-là, je ne souhaitais rien de plus au monde que de continuer ce que j’ai toujours fait et d’aller encore plus avant. Ma réponse à votre question est que je souhaite développer mes compétences en halfpipe, et je souhaite même développer toutes mes compétences en snowboard… On va effectivement filmer plus d’action en street l’année prochaine, et il me tarde vraiment d’y être ! J’ai failli partir sur un rail trip après Sotchi, mais ça ne collait vraiment pas au planning [rires], mais j’aurais vraiment bien aimé le faire.

Vans n’a pas seulement donné à Iouri une boot en or, mais ils lui ont aussi fait fabriquer une guitare.

La dernière fois qu’on a discuté, je me souviens que tu avais expliqué que le snowboard de compétition est unique parce qu’il n’y a que trois essais pour rentrer un run, et c’est tout. Et ce n’est pas comme si tu pouvais le refaire à l’infini qu’il soit parfait pour une vidéo. Mais maintenant que c’est ce que tu as fait pendant des années, est-ce que le fait de filmer une séquence ou quelque chose comme ça serait éventuellement une direction que tu aimerais suivre, ou bien est-ce que la compétition te nourrit pleinement et tu souhaiterais continuer dans cette veine ?

Pour être honnête, je crois que c’est un objectif bien plus grand et plus important de rentrer un run dans une durée limitée qui va compter pour le reste de ta vie que de filmer une séquence vidéo, simplement parce que dans une vidéo tu n’est pas responsable du montage, tu n’es pas responsable de la musique la plupart du temps et donc il y a beaucoup de gens dans la chaîne qui peuvent gâcher ton travail [rires]… Bon, je ne dirais pas que personne ne gâche mon expérience olympique non plus, particulièrement au sujet de la vidéo et de ce genre de trucs.

Dernière question. Récemment, beaucoup de gens se sont exprimés au sujet de ce que pourrait devenir le format du snowboard en halfpipe en le modifiant un peu, et certains ont expérimenté avec différentes formes de pipe ou des pipes avec des modules à l’intérieur. Quel est ton avis sur cette question ?

Mon avis est très simple. Les gens continuent de tomber. Les gens n’envoient pas suffisamment gros… Je pense que ce n’est pas la même approche que d’essayer de rendre les choses plus intéressantes, ce qui est effectivement l’objectif quand on essaie d’intégrer des obstacles, ce qui rendrait l’événement plus créatif, mais ça se discute… Vous voulez être des artistes ou bien vous voulez simplement vous exprimer ? On n’a pas besoin de grand-chose pour vous exprimer. Tu vois, le mieux est de laisser les artistes être des artistes et faire de l’art, et de ne pas essayer pas de monter sur la scène du snowboard de compétition en faisant croire que vous faites de l’art… Les artistes n’ont pas un podium avec une troisième, une seconde et une première place. Il n’y a pas de première place, de seconde ni de troisième place dans l’art : il y a simplement ce qui te fait pleurer et ce qui te fait rire. C’est tout. Il n’y a pas d’art dans la compétition. Et je pense que les choses sont un peu confuses à ce niveau-là quand il s’agit de rendre les compétitions plus créatives.

Dans un monde parfait, oui on pourrait [intégrer des obstacles], mais pour être honnête avec vous, avec la tournure que prend le sport aujourd’hui, les gens sont trop incompétents pour intégrer des obstacles dans leurs pipes. Vraiment, pour être honnête avec vous, je viens de gagner les jeux olympiques et je ne me sens pas assez bon pour vous montrer toujours le même run puis de le passer en switch et de rendre ce run suffisamment exaltant pour le montrer à une énorme foule de spectateurs.

C’est comme pour les musiciens : ils enregistrent un putain d’album en le rejouant de nombreuses fois, alors dans le snowboard, quand quelqu’un fait son run plusieurs fois d’affilée, un abruti se pointe et dit « Euh, il fait toujours la même chose » …mais sérieux ! Laissons-le faire ce qu’il fait et donnons-lui opportunité de bien le faire Je pense que les gens tombent encore beaucoup trop. Je pense que le format doit changer, il doit être plus facile, cela doit être plus accessible pour que les gens ne tombent pas. Je ne mettrais pas des obstacles dans les pattes des riders pour les rendre plus intéressants, mais je ferais exactement l’inverse. J’essaierais de rendre le pipe plus faciler à rider d’abord, et peut-être que dans 30 ans, si ça devient vraiment ennuyeux de regarder ça, on pourra alors imaginer l’intégration d’un obstacle.
Mais tant que les gens continuent de tomber sur des sauts droits, et ça arrive encore souvent, ce n’est pas la peine. J’aime bien regarder les Qualifs aussi, et dans les Qualifs il y a beaucoup de fautes qui se produisent, et on est amené à se demander : « mais putain, mais ces types font ça toute la journée, non ? Alors pourquoi ils tombent encore ? » Voilà c’est mon avis.


OK merci, on a tout ce qu’il faut. Merci de nous avoir consacré du temps mec !


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