Pourquoi Repousse-t-on Nos Limites? - Onboard Magazine FR

Tout sur le snowboard, au travers de ses dernières news, ses dernières vidéos, présentations de produits et autres articles sur le snow et ses athlètes.

Share

Magazine Opinions

Pourquoi Repousse-t-on Nos Limites?

Psychologie du Snowboard, entre la Peur et la Passion

Les doutes qui rodent dans la tête de Victor Daviet n’ont eu aucune chance.
Photo: Matt Georges

Peu importe ton niveau en snowboard, que tu sois un complet débutant ou que tu t’apprêtes à te jeter dans un pipe olympique, il semblerait qu’il y ait deux enjeux principaux quant à pousser tes propres capacités : la peur de te faire mal et la peur de le faire à la vue des autres. La douleur et le trac. Une combinaison horrible, disgracieuse et accablante. Et pourtant, sans la peur et la douleur, notre expérience serait bien plus terne et nous serions très certainement si agoraphobes que nous vivrions tous dans un grotte, en écoutant Francis Cabrel et en se bourrant de glace au chocolat dans un espèce de brouillard mental, confortablement engourdi, comme disait Pink Floyd.

Tu penses que je dis n’importe quoi ? Et bien lis la suite…

Gigi Rüf fait un acte de foi. Frontside 900, Autriche. Photo: Matt Georges

Pour comprendre pourquoi on se challenge en permanence, il faut décomposer les deux facteurs, la douleur et l’humiliation, en des sous-parties intelligibles. La variable ‘douleur’ de l’équation est facile à déconstruire. Lorsque l’on est devant un gap, un rail ou une pente plus raide que d’habitude, il y a une petite voix dans notre tête qui s’allume et qui nous indique, de manière plutôt incertaine, que ce qu’on s’apprête à faire pourrait se terminer en quelque chose de très compliqué, voire en un trip aux urgences. Très naturellement, la petite voix met en avant les pires scénarios. « Mais si jamais tu fais une faute de carre sur l’élan… » s’exprime-t-elle, « et que tu partes en front flip juste au-dessus du take off, puis que tu atterrisses tête première sur ce petit objet métallique certainement planqué à 1 cm sous la surface de la neige ? » Cette petite voix revêtira sûrement l’apparence d’une figure d’autorité, comme un parent ou un professeur (dans mon cas, c’est Mac Lesggy de E=M6) et passera en revue toutes les conséquences fatales potentielles. «Tu vas dépasser la réception, » s’exprime-t-elle encore, « et atterrir avec le cul sur une barre métallique bien pointue. »

“’LE Courage, c’est la résistance à la peur, la maîtrise de la peur, et non pas l’absence de peur’, écrit Mark Twain”

La petite voix a de bonnes raisons d’essayer de te dissuader de t’engager dans des activités dangereuses après tout. Cette voix dans ta tête, c’est un peu toi-même, sauf que c’est la version complètement flippée de toi. Cette partie de toi qui préférerait rester à la maison, brancher la PlayStation et passer l’après-midi à chercher des champignons dans Super Mario Kart avant de te faire péter un petit goûter réconfortant. Mais si tu n’écoutais que cette partie de toi-même, tu finirais tellement reclus de la société qu’en l’espace d’un an tu te retrouverais déjà à vivre tout seul dans un petit village pourri dans la vallée, en te faisant livrer le journal tous les jours comme une merde. Et puis, ce confort ne dure qu’un temps, tu le sais…

Le problème, bien sûr, c’est que cette petite voix a souvent raison et que ça vaut le coup de l’écouter parfois, si quelqu’un essaie par exemple de te chauffer pour faire un bomb drop du barrage de Tignes. Mais alors, quand l’ignorer ? Si on considère les choses très rationnellement, on ne devrait pas risquer sa vie pour n’importe quoi. Et si on proposait à quiconque une mort terriblement douloureuse ou bien un gentil petit massage de pieds, qui d’à peu près sain dans sa tête ne choisirait pas d’enlever ses chaussettes et de faire papouiller les panards?

“Je peux pas regarder ça !” – Anne-Flore Marxer détourne le regard alors que Marie-France Roy risque sa santé. Photo: Matt Georges

“Envisagerait-on de la même manière de sauter cette barrière si personne ne regardait ? Dans certains cas, la réponse est oui. Il ne faut vraiment pas fréquenter ces gens, ils sont trop lunatiques”

La vraie question alors n’est pas vraiment de savoir pourquoi nous sommes si réticents à nous laisser briser en morceaux, mais tout simplement pourquoi nous nous mettons dans de telles situations au départ. Qu’est-ce qui nous conduit vers une mort potentielle qui prend la forme apparente d’une acrobatie sur une rampe d’escalier industriel ? D’autres auteurs ont considéré cette question. Bill Bryson, dans son œuvre Australia, s’est questionné sur un groupe de skateurs qui s’acharnaient à rider un handrail :

« Je me suis assis une minute sur un banc, » écrit-il, « et, avec un intérêt particulier, je me suis mis à regarder [ces gosses] en train de risquer de se fracturer les os et de se traumatiser les testicules pour l’éphémère satisfaction de glisser sur une rampe sur quelques dizaines de centimètres au mieux et 0 cm au pire, élancés par la gravité et contraints par l’impossibilité de maintenir l’équilibre dans l’espace, et tout cela en direction d’un bitume impitoyable. »

Et qu’est-il sorti de cette expérience ?

« Cela semblait tout simplement une entreprise complètement folle. »

Effectivement, c’est bien une entreprise complètement folle, mais qu’est-ce donc alors qui nous pousse à le faire ?

“Nous parions nos jambes contre nous-mêmes dans un jeu de roulette russe avec notre corps.”

Je crois bien que tout cela se réduit à la seule chose qui aura fait l’histoire des grandes personnalités : la curiosité. Comme Albert Einstein l’exprimait lui-même : « La chose importante n’est pas d’arrêter de se poser des questions. La curiosité a sa propre raison d’être. » Et c’est exactement la situation que l’on rencontre lorsque l’on est face à un défi. C’est la curiosité de découvrir, si oui ou non, nous somme capable de faire qui nous pousse vers l’action et qui étouffe la petite voix peureuse dans notre tête. « Je me demande si je peux passer ce gap ? » S’interroge-t-on. « Tu sais quoi ? Je crois que je peux le faire et je vais (littéralement) parier mes jambes pour prouver que j’en suis capable. »

Ouais, c’est bien cela que tu as lu. Nous parions nos propres jambes contre nous-mêmes dans un jeu de roulette russe avec notre corps qui implique de sauter une dangereuse barrière faite d’un barbelé rouillé et tétanique, en n’utilisant que la gravité, les propriétés glissantes de l’eau cristallisée et une planche en bois.

C’est complètement dingue, mais on le fait tous.

Gerben Werveij, BS 50-50 to FS 360 out – ou un “exercice remarquablement dingue” ? Photo: Matt Georges

Le trac qui fait partie de cette folie douce est tout aussi ridicule quand on y pense. Envisagerait-on de la même manière de sauter cette barrière si personne ne regardait ? Dans certains cas, la réponse est oui. Il ne faut vraiment pas fréquenter ces gens, ce sont de vrais lunatiques, et leur petite voix peureuse est très certainement enfermée dans un coffre de bagnole quelque part avec une boule de plastique orange coincée dans la bouche.

Pour le reste d’entre nous, la réponse est non. On aime repousser nos limites dans le snowboard parce qu’on veut que les gens nous regardent. Nous ne sommes que de petits frimeurs complètement vides qui nous engageons dans une espèce de parade égotique et ridicule qui présente le potentiel de récolter quelques applaudissements de pitié. Nous brûlons d’envie d’avoir un peu de reconnaissance de nos amis, de notre famille et de nos pairs comme un petit toutou qui vient d’apprendre à chier dans une litière et qui se tient, fier, à côté d’une pile de caca qui pue la race avec un joli petit sourire sur son visage. « Oh regarde, » voilà ce que tu espères qu’ils disent lorsqu’ils regardent des photos de vacances, « tu as sauté une énorme barre. Tu es complètement dingue ! » Nous sommes juste pathétiques hein !

“C’est le moment que tu attendais. C’est pour cela que tu fais du snowboard. C’est la partie du sport que tu ne peux pas acheter.”

Ouais, enfin d’une certaine manière… Parce que d’un autre côté, nous avons la chance d’avoir été dotés de ce sentiment de curiosité inébranlable (qui est paraît-il un gène) et cela va sans dire que ça fait du bien de s’y adonner un peu de temps en temps, ou même beaucoup. La passion du truc quoi, bordel! Fuck ces histoires d’ego! Pour ceux qui me suivent toujours là, on a, vous et moi, des arguments massue pour étayer cette thèse. «La conformité », écrit Virginia Woolf, « qui consiste à faire ce que les autres font parce qu’ils le font, conduit à une léthargie qui s’empare du courage et des facultés les plus subtiles de l’âme. » Elle n’était pas la seule à le penser. Samuel Johnson, ce géant de la littérature du XVIIIe siècle, était tout aussi convaincu que le fait de tester nos propres limites en valait la peine. « La curiosité, » écrit-il, « est l’une des caractéristiques permanentes et certaines d’un esprit vigoureux. » Pourtant, peut-être que l’homme qui possède la compréhension la plus subtile des raisons pour lesquelles il vaut mieux faire confiance à vos jugements les plus fins et se jeter dans l’abysse de l’inconnu, fût le grand orateur du XIXe siècle Edwin Chapin. « Tout ce qui touche la corde de la motivation, » s’exprime-t-il, « tout ce qui fait basculer la position morale d’un homme, est plus puissant que la vapeur, que la calorie, ou même que la foudre. »

Voici une bonne phrase à crier comme un bâtard avant de sauter une grosse barre, ça va te propulser dans une motivation indestructible mon gars!

#TBT: Rémi Lamazouère se prépare en rassemblant son courage pour envoyer du lourd. Photo: Matt Georges

Et quelle est la récompense de tout ça ? Ah ! Voilà ! C’est là que l’on peut s’adonner à peu de satisfaction. Parce que si l’on pèse le pour et le contre, que l’on envisage toutes les possibilités, et que l’on décide, à l’issue de cela, que l’on possède effectivement une capacité de maîtriser nos propres démons, que ce soit pour un drop de 5 m ou un méga kicker, alors on va se donner la chance d’essayer. Et lorsqu’on met en jeu notre corps, il n’y a rien, rien, qui n’égale un tel engagement. Pendant une fraction de seconde, quand tu te tiens en haut du run-in et que tu regardes le kicker comme si c’était un taureau enragé avec lequel tu fais un combat de regard et que ta petite voix intérieure te supplie, agenouillée, de l’écouter et de retourner au café pour te faire un petit chocolat chaud, c’est là que tu découvres de quoi tu es capable. Tu restes ferme, tu écartes la petite voix, et tu fais confiance à ta capacité de faire… puis tu t’élances. C’est le moment que tu attendais. C’est pour cela que tu fais du snowboard. C’est la partie du sport que personne ne peut acheter. Que dis-je, la partie centrale de notre passion! Demande d’ailleurs à tous les rescapés du snow: ils se sont tous posé beaucoup de questions après l’accident… Puis ils y sont tous revenus. Comme tout récemment David Djité, qu’on salue au passage.

“en explorant notre curiosité en poussant nos capacités et en sautant des gaps, en se jetant sur des monticules de neige ou en glissant sur des objets métalliques, nous perpétuons une belle tradition”

“Le courage, c’est la résistance à la peur, la maîtrise de la peur, et non pas l’absence de peur,” écrit Mark Twain, l’un des auteurs les plus poétiques du XIXe siècle. Si l’on distillait toutes les raisons que l’on a de chausser un snowboard, il ne nous resterait que ce truisme honnête et pur. Nous faisons du snowboard parce que nous cherchons ce moment de courage. Nous savons qu’il est là, nous voulons croire que nous sommes courageux et nous voulons nous tester nous-mêmes.

Il a été écrit que la peur est la chambre noire dans lesquelles les négatifs sont développés. En s’exposant à du danger, nous avons l’opportunité de voir notre propre caractère se révéler. Parfois, on se dégonfle et parfois on se lance. Quoi qu’il en soit, en explorant notre curiosité en poussant nos capacités et en sautant des gaps, en se jetant sur des monticules de neige ou en glissant sur des objets métalliques, nous perpétuons une belle tradition. Et, très certainement, nous entretenons la flamme… Après tout, comme l’écrit ce vieil Einstein dans ses notes autobiographiques : «C’est un véritable miracle de voir que les méthodes modernes d’instruction n’ont pas encore entièrement étouffé la saine curiosité intellectuelle. »

Il aurait adoré le snowboard, j’en suis sûr.

Share

Newsletter: termes et conditions

Merci de renseigner votre e-mail de manière à vous tenir informé de toutes les news, articles, nos dernières offres. Si vous n'êtes plus intéressé vous pouvez renoncer à tout moment. Nous ne vendrons jamais vos données personnelles et vous ne recevrez que nos messages et ceux de nos partenaires qui sont susceptibles de vous intéresser.

Read our full Privacy Policy as well as Terms & Conditions.

production